meinetwegen

tentative de rattrapage, espace d'exploration, d'échange et d'expérimentation, tout par la langue, rien que la langue, slurp.

11 Februar 2009

Stadtmonolog 6

Bien sûr, j'en ai vu tomber. Par grappes. Tout au long de ma vie. Si souvent associée à la mort. Et toujours cette étrange sensation que la mort se devait chez moi d'être violente. Si violente qu'on en oublie les morts naturelles. Les hommes m'ont fait la démonstration appliquée, méthodique, patiente de la cruauté dont ils étaient capables. Avec moi. Avec les miens. Ce sont tous les miens. Rien ne semble les avoir découragés. On mourait si facilement chez moi. Ça tombait. Ça tombait bien. Comme des mouches. Comme les bombes. Je n'avais pas d'autre choix que de les ramasser, là, à mes pieds, de les entourer de mes bras, de les veiller une dernière fois, piéta éternelle, condamnée à pleurer chacun de mes enfants foudroyé sous les coups de ses frères. Je pleure encore chacun de vous. Je ne trouverai ni repos ni consolation, tant que je serai là, je le sais. Ce ne sont pas les pansements sur mes plaies qui parviendront à me les faire oublier. Vous méritez tous ce chagrin, je pleure surtout les innocents que je n'ai pas pu sauver à temps, dont les visages sont à jamais imprimés dans chaque recoin de ma mémoire. Le vent bat mes pleurs la nuit dans un sifflement insoutenable, je vous pleure, je crisse, je crie, je ne dormirai jamais, même au cœur de l'hiver, quand la nuit m'enveloppe si longuement et essaye d'étouffer toute clarté sur mes épaules, je continue de vous veiller, je vous énumère, vous compte, vous appelle, vous m'avez faite telle que je suis, vos morts m'ont façonnée, comme aucune autre. Un siècle de douleurs à supporter les yeux ouverts, à ne pas comprendre. J'avais l'impression d'être la cause. De cette haine déchaînée. De cette furie dévastatrice, dont j'ai été la première victime. Et si j'ai survécu à tous ceux-là, c'est sans doute pour mieux m'en vouloir, pour les rappeler aux autres, pour que je ne les oublie pas et que je ne m'endorme jamais.

05 Februar 2009

Stadtmonolog 5

Coffee to go. Une transpiration. De mes pores coulait du sang, de la poussière. Je transpire du café. Avec du lait moussant. Chacun de mes mouvements exhale cette odeur uniforme de chaud, de crémeux, jusqu'à l'écoeurement. Pas un recoin n'est épargné. C'est cette fragrance uniforme qui m'envahit, qui donne à l'air une teinte brunâtre et cherche à me faire ressembler à toutes les autres. Comme si to go voulait dire quelque chose pour moi. Comme si ça les rassurait de pouvoir s'y cramponner, de savoir où et quand sera le prochain, ne pas être pris au dépourvu, ne pas perdre la face. Ça fume de partout, ça ne ressemble plus à rien. J'en viens à regretter mon ancienne odeur dans la nuit hivernale, celle qui prenait tout le monde à la gorge dans un brouillard de fumées, charbon brun, dont la torréfaction me paraît à présent plus saine que toutes ces décoctions allongées au lait ultra allégé, monté en neige dans un gobelet en carton qu'on serre fébrilement à tout moment de la journée, comme si le prochain rendez-vous dépendait de ce gobelet, comme si la vie ne se rythmait plus qu'avec les mots large, tall, latte, qui ne veulent rien dire pour moi. Je préfère encore sentir la friture et le curry.

23 Januar 2009

Stadtmonolog 4

J'aurais pu parler. Depuis le début. Je vois tout. J'entends presque tout. J'aurais pu tout dire, tout rapporter. Exactement comment ça s'est passé. Je suis bien placée pour le savoir. Comment c'était. Ce qu'ils ont fait. Ce qu'ils se sont dit. Et puis tout ce qu'on ne sait pas. Moi, je le sais. Mais je l'ai gardé pour moi. Pas envie de faire comme eux. La honte surtout. De les voir tous devenir comme ça. Si facilement corruptibles. Par peur. Qu'il leur arrive quelque chose. Qu'on les dénonce à leur tour, pour ce qu'ils ont pu penser à un moment ou un autre. Que l'on pourrait utiliser contre eux. Mentir pour se protéger. Dénoncer pour ne pas avoir à trop en dire. Pas avoir soi-même à se justifier. J'ai tout vu. Cela. Des deux côtés. Je suis bien placée pour savoir. Qui est fautif. Qui ne l'est pas. Mais je le garde pour moi. Je voudrais me laver de tout ça, oublier ceux-ci, réhabiliter ceux-là. Montrer les vrais visages, démasquer les traîtres et faire que tout éclate au grand jour. Qu'ils se pardonnent. Qu'ils se réconcilient. Je suis la seule à savoir. La vérité. La vérité de mes habitants.

20 Januar 2009

Stadtmonolog 3

Ostkreuz. Silhouettes suspendues, dans les fumées, marionnettes pendues par les pieds vers le haut. L'attente, toujours. Je me serais cachée pour mieux les voir. Toujours debout. L'attente. Avant le mouvement. Toujours le même. Deux pas en avant. Un de côté. Et deux en diagonale, vers l'avant. Puis plus rien. Tout est désert. Arrive déjà le premier. Les suivants sont à leur place, prennent leurs marques sur le perchoir et se figent comme à l'instant les autres. Ils forment la même guirlande, à quelques détails près. Tels les étourneaux sur un fil électrique, les pinces sur la corde à linge. L'attente à nouveau. Quand arrive la machine. Deux pas en avant. Un de côté, presque pour tous. Puis la fin du parcours. Disparus. Un temps. Suspendu. Ils arrivent par la gauche. Marionnettes toujours changeantes, chair à canon en temps de paix. Victimes consentantes de cet enlèvement, ne répondant qu'aux injonctions de monter. Le haut-parleur résonne avec la hauteur. J'entends d'ici toutes les directions, les consignes, les horaires. Ils s'en vont. Après avoir attendu. Pour que d'autres puissent attendre à leur tour. Un coup à gauche, un coup à droite. S'entassent, se suivent ou se bousculent, dès que le mouvement revient. Mais avant, toujours l'attente. Et l'immobilité. Ribambelle de cadavres. Qui ne le savent pas. Qui ne se doutent de rien. Mais aujourd'hui, il n'arrive plus rien de cet ordre.

15 Januar 2009

Stadtmonolog 2

La greffe a pris, il reste des traces, des marques, ça ne marche pas du premier coup – ça ne peut pas marcher tout de suite. Rome avait ses jumeaux pour la créer, on faisait de moi deux jumeaux qu'on séparait de force, deux siamois. Siamois par le mur. On nous manipulait, nous gavait, artificiellement, on essayait de faire de nous deux adultes, de nous dresser l'un contre l'autre, frères ennemis, sœurs rivales, alors que nous étions la même. La naissance du chaos avait été difficile. Nous nous retrouverions, nous reviendrions une, indivisible, deux yeux au milieu du visage, un qui cligne quand l'autre rit, deux qui pleurent le même passé, pleurent de joie au moment des retrouvailles, cellules reconnectées, artères reliées, cœur reconstitué, sauvé, régénéré. Une vie réinsufflée sans le temps de l'anesthésie, qui a duré si longtemps et permis d'endurer toutes ces interventions chirurgicales, initiées par des charlatans qui jouaient avec mon corps comme pour une leçon d'anatomie, un grand sabbat d'apprentis sorciers.
Me revoici une, recousue de toutes parts, rafistolée et rustinée mais une, le cœur bat, les yeux voient, je recommence à respirer. Plus de plâtre sur les fractures. La greffe a pris, je vais de nouveau pouvoir grandir, malgré les cicatrices, on me désirera.

10 Januar 2009

Stadtmonolog 1

J'ai beau gratter avec les ongles, je n'arriverai pas à l'user, à l'abîmer d'avantage.
Je ne veux pas que ce soit les autres qui le fassent avec leurs outils, ou tous ceux là que je ne connais pas, je veux gratter moi-même, juste là, au niveau de la croûte, tant pis si ça doit suppurer, tant pis si ça dure, si ça met des mois à guérir. Je veux y arriver seule, et gratter jusqu'au sang, que tout ça s'infecte, que plus rien ne soit comme avant. Un empoisonnement que je m'inflige à moi-même pour prendre de court toutes les intoxications qu'on me destine. Laissez-moi gratter seule, laissez-moi m'y user, à force, il tombera, il n'en restera plus rien. Juste la marque, qui ne cautérise pas, que je refuse de faire disparaître. Je veux l'enlever, mais ça doit rester, une trace de ce que j'ai enduré, ma mutilation volontaire, un exemple, une menace. Le tout bien endommagé.

21 Dezember 2008

Mon testament

Je vous confie mes cendres. A toutes les deux. Elles vous reviennent plus qu'à quiconque. Il vous appartient de les disperser. Comme je vous ai appartenu. Comme je vous ai possédées. Vous gravirez ensemble toutes les marches, je sais que vous le ferez sans vous haïr, je serai le lien entre vous, la poudre sous vos yeux, la poussière dans vos cheveux, je deviendrai le vent, j'assècherai l'air, grattant vos gorges, vous penserez que plus jamais je ne m'étoufferai. Puis vous ouvrirez vos mains, que j'ai tant serrées et caressées, vous les ouvrirez presque sans trembler, vous fermerez les yeux pour aussitôt les rouvrir pour me voir me répandre, m'enfuir, m'envoler, flotter, pleuvoir, vous quitter et vous embrasser en même temps. Vous n'aurez pas dit un mot jusqu'à cet instant. A partir de maintenant, vous ne pourrez plus vous parler. J'aurai séché vos gorges. Ma salive vous manquera. Comme la vôtre m'a manqué. Je serai partout désormais. Avec toi. Avec toi. Avec tous. Qu'ils le veuillent ou non. Vous redescendrez les marches, les jambes prêtes à défaillir, vous vous donnerez finalement la main. Celle qui m'enfermait à l'instant, que vous n'avez pas osé frotter, en espérant que je me glisse une dernière fois contre votre peau. Vous scellerez ainsi ma vie, main dans la main, moi au milieu. Et même si je ne suis alors plus rien, rien d'autre que quelques particules flottant dans l'air de la ville, je serai votre souvenir, j'espère le meilleur.